Pigments et charges : la couleur, l'opacité et le corps d'une peinture

Un pot de peinture contient des particules solides en quantité : des pigments, qui donnent la couleur et l'opacité, et des charges, minérales et peu coûteuses, qui donnent du corps, matent la surface et règlent la consistance. Leur choix explique pourquoi un blanc couvre en deux couches et un rouge vif en quatre, et pourquoi une peinture mate marque plus vite qu'une satinée.
Pigment, colorant, charge : trois rôles différents
Le pigment est une particule de très petite taille, insoluble dans le liant et dans le solvant. Il agit sur la lumière de deux façons : il en absorbe une partie, ce qui donne la teinte, et il la diffuse, ce qui donne l'opacité, c'est-à-dire la capacité à masquer le support. Un colorant, au contraire, se dissout et colore sans masquer : c'est le principe d'une lasure teintée ou d'une encre.
Les charges, aussi appelées matières de charge ou extendeurs, sont des poudres minérales blanches ou incolores dans le liant. Elles apportent peu d'opacité, mais elles remplissent le film, le rendent plus mat, plus facile à poncer, et diminuent le coût. Pour que ces poudres restent bien réparties dans le pot, les fabricants ajoutent des agents dispersants et mouillants, décrits dans notre article sur les additifs de formulation. Elles influencent aussi la façon dont la peinture s'applique : une peinture chargée de talc ou de kaolin « tire » moins et se garnit mieux qu'une peinture pauvre en charges.
Le blanc : presque toujours du dioxyde de titane
Le dioxyde de titane (TiO2) diffuse très fortement la lumière. L'INRS rappelle qu'il est utilisé depuis plus d'un siècle, sous forme de poudre micrométrique, pour ses propriétés opacifiantes et blanchissantes, et qu'il sert principalement de pigment blanc dans les peintures, laques, vernis, encres et plastiques. Dans une peinture murale blanche ou claire, c'est lui qui assure l'essentiel du pouvoir couvrant ; c'est aussi l'un des constituants les plus chers d'une formule, ce qui explique les écarts de prix entre un blanc d'entrée de gamme et un blanc couvrant en deux couches.
Son statut réglementaire a changé ces dernières années. Le dioxyde de titane en poudre contenant au moins 1 % de particules d'un diamètre inférieur ou égal à 10 µm a été classé par la Commission européenne comme cancérogène suspecté par inhalation à partir du 1er octobre 2021. Ce classement a été annulé par le Tribunal de l'Union européenne le 23 novembre 2022, décision confirmée par la Cour de justice de l'Union européenne le 1er août 2025, comme le résume l'INRS. Le Centre international de recherche sur le cancer maintient toutefois toutes les poussières de dioxyde de titane dans son groupe 2B (« peut-être cancérogène »). Pour l'utilisateur d'une peinture liquide, le pigment est enfermé dans le liant ; l'enjeu concerne surtout les poussières, lors de la fabrication ou du ponçage d'anciennes couches.
Les couleurs : minérales ou organiques
Les pigments minéraux sont souvent des oxydes métalliques. Les oxydes de fer donnent toute la gamme des ocres, des rouges sourds, des bruns et des noirs ; ils sont stables à la lumière, bon marché et très utilisés en façade. L'oxyde de chrome donne un vert solide, les bleus outremer un bleu profond. Ces pigments ont des teintes plutôt rompues, rarement éclatantes.
Les pigments organiques, issus de la chimie de synthèse (phtalocyanines pour les bleus et les verts, pigments azoïques pour certains jaunes et rouges), donnent des couleurs vives et saturées. Leur pouvoir couvrant est souvent faible : c'est pourquoi un rouge franc ou un jaune vif demande plusieurs couches, ou une sous-couche teintée dans un ton proche. Les fabricants de peintures recommandent parfois une sous-couche grise ou colorée sous les teintes très vives, et notre article sur les sous-couches explique pourquoi.
En magasin, la plupart des teintes sont obtenues par mise à la teinte : une base (blanche, ou plus transparente pour les teintes foncées) reçoit des concentrés colorants dosés par une machine. Une base « transparente » contient moins de dioxyde de titane, pour que la teinte foncée ne soit pas délavée ; elle couvre donc moins bien qu'un blanc.
Les charges : ce qui donne du corps
| Charge | Effet recherché |
|---|---|
| Carbonate de calcium (craie, calcite) | Remplissage, matité, coût réduit ; charge la plus courante des peintures murales |
| Talc | Particules en lamelles : facilité de ponçage, meilleure tenue du film, effet barrière |
| Kaolin (argile calcinée ou non) | Matité, opacité d'appoint à sec, blancheur |
| Silice, quartz | Dureté, résistance à l'abrasion, structure des peintures de façade |
| Sulfate de baryum (barytine) | Charge dense et inerte : peintures de sol, apprêts, résistance chimique |
La proportion de charges explique les différences d'usage entre les peintures. Une peinture très chargée, dite « au-dessus de la concentration critique », a un film légèrement poreux : très mate, elle masque les défauts d'un plafond, mais marque au moindre frottement. Une peinture moins chargée, plus riche en liant, donne un film fermé, lessivable, plus satiné. Le classement des peintures intérieures par résistance au frottement humide, présenté dans notre article sur les normes, mesure précisément cette différence.
Les anciens pigments : plomb, chrome et compagnie
Pendant des siècles, les meilleurs pigments étaient aussi toxiques. La céruse, un hydrocarbonate de plomb, a été le blanc de référence des intérieurs. Le ministère de la Transition écologique indique que les peintures à la céruse ont été couramment employées dans l'habitat jusqu'en 1949, pour leur résistance à l'humidité et aux moisissures et pour leur longévité, sur le plâtre, le fer et le bois. Le minium, un oxyde de plomb orangé, servait d'antirouille. Ces couches sont souvent encore là, recouvertes de peintures plus récentes : elles deviennent dangereuses quand elles s'écaillent ou sont poncées, et c'est l'objet du constat de risque d'exposition au plomb, expliqué dans notre article sur le plomb dans les logements anciens.
Les pigments au plomb et certains pigments au chrome ou au cadmium sont aujourd'hui interdits ou très restreints dans les peintures grand public en Europe, au titre du règlement REACH et de la classification des substances dangereuses. Les peintures vendues aujourd'hui pour l'habitat n'en contiennent pas ; le risque vient des anciennes couches, pas des pots neufs.
Ce qu'il faut retenir en pratique
- Un blanc qui « couvre en deux couches » contient en général plus de dioxyde de titane, d'où son prix ; les teintes foncées sur base transparente couvrent moins.
- Les couleurs vives demandent souvent une sous-couche teintée et plusieurs passes.
- Une peinture très mate est souvent très chargée : idéale au plafond, fragile dans un couloir.
- Avant de poncer une ancienne peinture dans un logement construit avant 1949, renseignez-vous sur la présence de plomb.
Sources
- INRS, « Dioxyde de titane : la prévention demeure » (consulté le 27 octobre 2026).
- Ministère de la Transition écologique, « Risques liés au plomb et autres risques sanitaires » (consulté le 27 octobre 2026).
- Règlement délégué (UE) 2020/217 de la Commission du 4 octobre 2019 ; arrêt du Tribunal de l'Union européenne du 23 novembre 2022 ; arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne du 1er août 2025.
- Règlement (CE) n° 1907/2006 (REACH), annexe XVII (restrictions), EUR-Lex.
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